The Anglo-Norman On-Line Hub

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L'avenir de la lexicographie Anglo-Normande: vers une refonte de l'Anglo-Norman Dictionary ?

   Si la bêtise humaine consistait à vouloir conclure, on pourrait dire que le lexicographe fait sans doute preuve d'une bêtise surhumaine. Chaque dictionnaire, une fois terminé, est à refaire, souvent même avant l'achèvement de la première édition. Cela se manifeste en lexicographie française dans le cas du FEW, mais ailleurs aussi: le célèbre Oxford English Dictionary, s'étant permis de se refaire par une deuxième édition qui à vrai dire n'en était pas une, se lance maintenant dans une vraie refonte, l' OED3 (Weiner 2000). Déjà au MED on songe à une version électronique qui comblerait les lacunes (surtout des premiers fascicules) de l'édition imprimée qui a commencé dans les années 50.

   Or, l'Anglo-Norman Dictionary (1977-1992 = AND1) n'a malheureusement pas pu échapper à cette règle immuable. Déjà dans le dernier fascicule (T-Z, 1992), l'éditeur (avec fierté) et le rédacteur en chef (avec résignation?) signalaient la préparation d'une deuxième édition. La première édition est elle-même un ouvrage dont le début et la fin se distinguent très clairement. Pour ce qui est des premiers fascicules, il s'agit bien d'un glossaire – c'est ce qu'on envisageait d'ailleurs après la Deuxième Guerre Mondiale; à partir de M environ, on peut parler d'un vrai dictionnaire, qui essaie de reprendre tous les éléments de la langue du temps, et de les représenter sans opérer de distinction entre textes littéraires – témoins pour certains, on le sait, d'une langue supérieure – et ouvrages administratifs, scientifiques, et juridiques. Il s'agit d'abord d'une expansion importante de la base documentaire. Tout dictionnaire dépend de ses sources: l'AND ne fait pas exception. C'est l'ajout de matériaux tirés de la base de données léguée par J.-P. Collas, la contribution non moins importante du dictionnaire (jamais publié) du Law French d'Elsie Shanks, que l'AND1 a su mettre à profit, ainsi que les glanures importantes du rédacteur, W. Rothwell, au fil des années, qui font qu'à partir de M, le dictionnaire change complètement. D'où la logique d'une deuxième édition (=AND2): la moindre des choses, ce serait de refaire  p392  la première moitié de l'AND1 pour que celle-ci soit à la hauteur de la deuxième partie de cette première édition.

   Par rapport aux débuts de la lexicographie anglo-normande tels qu'ils se manifestent dans les premiers fascicules de l'AND1, la refonte – qui se voudrait totale – a procédé de la manière suivante. Bien sûr, c'est au début de l'alphabet qu'il y a le plus grand travail à faire, mais le procédé adopté devrait être le même tout le long de la révision. Chaque étape, ou chaque phase du travail des rédacteurs, a provoqué une révision fondamentale de la première édition: un seul des éléments apportés dans la phase documentaire, par exemple, aurait justifié une réédition de l'AND1.

Phase documentaire

   1° Reprise de tout ce qui a été publié en anglo-normand depuis la rédaction du fascicule pertinent de la première édition. Au début (fin des années 80, début des années 90), travail artisanal à la main, avec fichier. Par la suite, utilisation des méthodes modernes (bases de données informatisées, concordances). Entrent en ligne de compte: les textes de l'Anglo-Norman Text Society; ouvrages historiques, administratifs, relatifs aux guilds anglais, les archives de ces derniers s'avérant très riches en terminologie spécialisée ( Rothwell 1992a, Jefferson & Rothwell 1997, Jefferson 2000); documents concernant la construction et le bâtiment; traités médico-botaniques publiés par T. Hunt (par ex., Hunt 1994, 1997, reprenant parfois des textes publiés sous forme d'article). C'est là un domaine linguistique dont l'importance avait déjà été signalée par Rothwell il y a vingt-cinq ans ( Rothwell 1976) et où un examen systématique des textes continentaux se révélerait certainement très intéressant (cf. rotter 1999). Signalons ici notre dette envers les collègues et les maisons d'édition qui nous ont grandement facilité cette tâche en fournissant des disquettes. Un programme modeste de lecture a également été entrepris au fur et à mesure que cela se permettait: textes administratifs en provenance de la Gascogne anglaise médiévale ( Trotter 1997, 1998c), documents du PRO et des archives des corporations (des guilds) de Londres ( Jefferson & Rothwell 1997, Jefferson 2000), documents municipaux, souvent plurilingues (par ex. Rothwell 2000b).

   2° Re-dépouillement (hélas) de certains textes qui à l'évidence n'avaient pas été traités de manière adéquate dans le bon vieux temps du Glossary qui est à l'origine de l'AND1. Deux exemples (inquiétants): les Psautiers d'Oxford et de Cambridge (Godefroy a fait un travail plus correct), les Rotuli Parliamentorum. Ce ne sont assurément pas les seuls  p393 textes à avoir été traités (il faut le dire) avec une certaine désinvolture. Nous laissons au lecteur assidu et curieux le soin de découvrir lui-même lequel des quelques 500 textes recensés dans la première édition ne contient pas un seul mot d'anglo-normand ... L'âge d'or que nous regrettons trop souvent ne le fut pas toujours. Ce travail de plus en plus et de mieux en mieux informatisé s'est effectué essentiellement grâce aux bases de données créées par Andrew Rothwell (Swansea). 1

   3° Incorporation systématique des renseignements fournis par J.-P. Collas et Elsie Shanks. C'est là une opération de grande envergure et qui à elle seule aurait transformé les premiers volumes de l'AND1, leur permettant de présenter un panorama inégalé dans la lexicographie française du langage juridique en particulier (cf. Collas 1964; Rothwell 1992b, 2000a; Trotter 1998b).

Phase rédactionnelle

   L'amplification par rapport aux premiers fascicules de l'AND1, à la suite des opérations ci-dessus, a été considérable (A et C, par exemple, deviennent trois fois plus volumineux que dans leur première parution). Il va de soi que pareil développement quantitatif entraîne et nécessite un travail de réorganisation fondamentale. Cela ne concerne ni le contenu lui-même, ni les principes de base qui régissent l'organisation de celui-ci: l'AND2 tout comme l'AND1 demeure et demeurera un dictionnaire sémantique: c'est le sens, et non pas l'histoire, qui détermine la structure des articles et l'ordre des citations. Les disciples de Pangloss croiront peut-être que sens et histoire devraient aller de pair, mais les lacunes documentaires inévitables (du moins, incontournables dans la pratique) font que cette possibilité théorique ne se réalise que trop rarement. Deuxième principe de la refonte, à côté du respect du sens comme guide: la commodité du lecteur. C'est ce qui a entraîné la grande modification de la typographie qui s'introduit dans la deuxième édition. En tête de tout article dépassant une certaine taille, un encadré avec sommaire de celui-ci, avec des sens numérotés de 1 à 10 (etc.), les sous-sens étant distingués dans l'encadré par des points-virgules. Le système (encore une fois, créé et informatisé par A. Rothwell) est repris dans l'article lui-même par le numérotage des sens, et par des losanges qui signalent des sous-sens.

    p394 Le lecteur qui connaît le DEAF, ou les nouveaux dictionnaires bilingues français-anglais tel Larousse, Oxford-Hachette, etc., reconnaîtra un peu la même idée – et le même but. Le texte suivi et dense de l'AND1 (qu'on s'amuse à étudier à fond par ex. l'article tenir...) montre les avantages du nouveau système qui permet (nous en sommes convaincus) de répérer beaucoup plus facilement le sens qui convient, et qui rend plus claire aussi la structure sémantique de la langue à travers les mots qui la composent et qui à leur tour constituent un dictionnaire. La commodité du lecteur qui voudrait être orienté dans sa recherche du sens d'un mot insolite dans un texte rejoint l'intérêt du spécialiste en sémantique ou en étymologie (oui, cela existe encore), soucieux de comprendre non un mot isolé, mais le fonctionnement d'un mot, d'une famille de mots, d'un champ sémantique, bref de la langue anglo-normande. C'est ainsi que l'enrichissement important du contenu de l'AND2 par rapport à l'AND1, accompagné d'une restructuration fondamentale de la présentation de ses matériaux, permettra de nouvelles perspectives plus solides et mieux fondées sur cette langue.

Phase bibliographique [non achevée]

   Les textes exploités par l'AND1 sont souvent peu connus (c'est là une des contributions majeures du dictionnaire, cf. Möhren 1991, 1996, 1997) et la datation des citations n'est donc pas sans poser de problèmes au lecteur. Aux rédacteurs également, car plusieurs textes cités (et c'est notamment le cas pour des textes historiques et juridiques) sont en fait des compilations, renfermant des textes qui s'échelonnent sur plusieurs siècles. Qui plus est, la première citation (dans l'ordre chronologique) de l'AND2 n'est pas obligatoirement la première connue; car répétons-le, le dictionnaire n'a jamais été un dictionnaire à l'instar de l'OED (on historical principles) ou du DEAF de nos jours. Le travail de dépouillement n'a malheureusement pas insiste sur le Erstbeleg, mais plutôt (surtout au début de l'opération) sur les formes les plus insolites, les plus typiquement anglo-normandes. 2. Nous croyons cependant qu'il serait utile de  p395  fournir dans la liste des textes (et sous réserve) une indication de la date des textes. Autre innovation: étant donnée l'importance et l'influence sans cesse croissante du remarquable DEAF, nous nous proposons de présenter (suivant en cela le DEAF lui-même, voir DEAFBibl 1993) une concordance des sigles de l'AND2 qui permette de retrouver celles du DEAF.

   Passons maintenant à l'analyse d'un échantillon de l'AND2, avec en face son ancêtre (lointain), l'article correspondant de l'AND1, publié en l'occurrence en 1977 et donc rédigé vers 1975. Voici donc l'article abatre, verbe assez typique dans la mesure où il a des sens très courants (et qui se prolongent en français moderne) mais également des sens un peu spéciaux et notamment juridiques, ces derniers (semble-t-il) particulièrement importants en anglo-normand. Nous l'avons choisi en partie parce que M. Rothwell lui-même en a parlé ( Rothwell 1993b: 38 et n. 85), et parce que dix ans après, l'importance qu'il a su si bien signaler n'est qu'accrue par tout ce qui a été découvert par la suite. Dans l'AND1, le verbe se présente de la façon suivante:

AND1 entry for abatre

    p396 Et voici la version de l'AND2, une bonne vingtaine d'années plus tard: nous avons signalé par une trame ce qui était déjà dans l'AND1:

AND2 entry for abatre1

    p399 1° Premier constat incontournable et néanmoins important: l'échantillon de la deuxième édition est en effet beaucoup plus étendu: en laissant de côté l'encadré en tête de l'article, qui reprend des éléments déjà existants dans le fonds du texte lui-même, il y a un total de 1670 mots (6902 caractères d'imprimerie) par rapport aux 251 mots (1084 caractères) de l'article du premier fascicule de 1977, tout compris, c'est-à-dire, y comprises citations et gloses en anglais. C'est donc un article (dans la refonte) dont environ 85% est nouveau. Il serait difficile de ne pas reconnaître que l'AND2 est bien un nouveau dictionnaire, non pas une deuxième édition de l'AND1.

   2° Deuxième constat immédiat: dans notre refonte, un nombre important de textes qui ne figurent pas dans la liste des textes publiés en tête du premier fascicule (A-C) en 1977 (et qui manquent parfois même dans la liste cumulative dressée pour le dernier fascicule de l'AND1, publiée en 1992).

   Ceux-ci se divisent en plusieurs catégories:

   
textes cités dans le premier fascicule de l'AND1 soit d'après les manuscrits, soit d'après des thèses inédites, soit d'après des éditions maintenant remplacées, et où parfois la refonte permet de rectifier ou de compléter les citations – souvent, les éditions qui remplacent ces textes ont été exploitées dans l'AND1 lui-même, sans pour autant avoir été utilisées dans la toute première partie (par ex.: Anc Test2 [devenu Anc Test P. Nobel (éd.), Poème anglo-normand sur l'Ancien Testament, Paris, Champion, 1996], Corset ants, Culinary Colls [cf. aussi S. Wolf, ZrPh 100 (1994), 37-63], Lum lais ants, henley2, rauf ants, Set Dorm ants, Ipom bfr, Rom Chev ants) 3;

   
textes exploités en principe dès le début de l'AND1 mais où une nouvelle lecture (ou souvent les yeux avertis d'un Collas – qui ne se limitait pas au domaine administratif, loin de là!) auront permis de nouvelles découvertes (par ex.: Ancren2, Anon Chr, Brev Plac, britt, Brut3, Brut4, Burch, Casus Plac, gaunt1, Horn, langeton, Nov Narr, Readings, Reis Engl, Rom 15, Rot Parl1, S Modw, samps1, Sel Bills Eyre, Sel Chart, Stats, YBB);

   
textes inconnus à l'époque, parfois (mais pas toujours) édités récemment (par ex.: A-N Med, Durham2, Goldsmiths' Min Bk, Mch Tayl Accs, TLL); on remarquera ici que ce sont majoritairement des textes non-littéraires, dont certains furent répérés une fois les sigles de Collas déchiffrés (quelques-uns résistent encore ...) 4 .

   3° Troisième constat également quantitatif: dans la refonte (AND2), le verbe abatre, dont les sens transitifs sont déjà plus ou moins esquissés en 1977, connaît des emplois intransitifs réfléchis, participiaux (tant présent que passé) et d'infinitif substantivé, de même que des locutions verbales, parfois assez spécialisées, totalement inconnus de l'article primitif dans l'AND1.

   4° Quatrième découverte (en fait c'était inévitable): les textes cités dans l'AND2 recouvrent une période chronologique plus importante et des registres plus variés. On a donc (par exemple) les textes médicaux; et une augmentation importante des textes juridiques. C'est ainsi qu'il ne faut pas choisir entre la qualité et la quantité: comme le dirait Rabelais, il ne faut pas un peu, et du bon, mais beaucoup, et du bon. Ce qui vaut pour le vin vaut aussi pour la lexicographie. Une augmentation en quantité des sources entraîne visiblement une augmentation en qualité du produit final aussi.

   Plusieurs éléments de ce qui se trouve dans cet article sur abatre sont également ignorés par les dictionnaires de l'afr. (Gdf, TL) ainsi que par le DMF. Du point de vue sémantique, l'article de l'AND2 présente une image plus complète du verbe abatre que celle qui est disponible ailleurs. Signalons en passant que les mots de la même Wortsippe (par ex.: abatement) connaissent le même développement sémantique, le sens primaire (étymologique si l'on veut) du substantif (fait de couper des arbres, de jeter quelqu'un de son cheval; destruction, démolition) étant accompagné des mêmes sens juridiques (annulation, ensuite prise de possession d'une propriété) que l'on constate pour le verbe. Évidemment, certains emplois (notamment dans le langage juridique) sont exclusifs à l'anglo-normand, mais tel n'est sans doute pas le cas pour la majorité des sens attestés ici. Il s'agit bien (pour reprendre l'heureuse expression de notre ami et collègue Frankwalt Möhren, ds Möhren 1997, Möhren 1986: 64) de pseudo-anglo-normandismes qui (bien que non attestés – ou plutôt, non encore attestés – en français de France), n'ont rien de spécifiquement insulaire.  p401 J'ai signalé ailleurs ( Trotter 1998b) l'apport que peuvent fournir les attestations de l'AND2 au FEW, tout en omettant abatre par inadvertance, d'ailleurs. Il y a bien entendu une contribution considérable à envisager pour le DMF, le DEAF, et des additions importantes par rapport à ce qui se trouve dans Gdf et TL. C'est donc d'une contribution à la lexicographie du français tout court qu'il s'agit.

   La preuve? Revoyons rapidement les dictionnaires d'usage. Dans Gdf, le verbe manque complètement dans le premier volume (parce qu'il existe encore en français moderne et n'a donc pas droit d'asile dans Gdf) et il faut attendre le Complément (8, 11c-12b) où l'on retrouve des citations intéressantes qui sortent un peu du commun de l'article (où il s'agit essentiellement des sens qui ont effectivement survécu en français moderne). Gdf cite (8, 12a) un statut de Henri VI (de l'anglo-normand, donc – comme d'habitude, il ne signale pas ce fait pourtant important) avec le sens juridique d'abolir mais en fait, c'est inexact. La citation est claire:

   et si trové soit par tiel inquisicion que ils soient issint nomé par collusyon que adonques le brief abatera

   c'est-à-dire, le bref (le décret) tombera, sera annulé. C'est d'un emploi intransitif qu'il s'agit, à la différence de la citation suivante, tirée du Coutumier de Normandie, où il y a effectivement le sens de abolir ou plutôt, de annuler:

   Les droitz especiaulx ne peuvent pas abatre les communs.

   À la fin de l'article de Gdf (8, 12b), une citation (verbe intransitif) avec le sens insolite (du moins, en dehors de l'anglo-normand) de pénétrer, tirée d'un fabliau (Un clerjastre, un menestrauz En ma chambre est abatu). C'est là une attestation précieuse car il s'agit d'un représentant d'un des sens précis de l'anglo-normand juridique, mais dans un contexte plus large, et surtout dans le langage non-technique d'un fabliau. C'est donc premièrement que cet emploi du verbe existait en dehors de l'anglo-normand, ensuite qu'il n'était pas exclusif au registre juridique. Voilà une preuve intéressante de ce qu'on aurait soupçonné: le langage juridique, aussi hermétique qu'il puisse paraître aujourd'hui, surtout en anglais (Rothwell, à paraître), n'est que le langage commun, dont les mots auraient acquis des emplois bien précis. Également intéressant: avec une seule citation à l'appui, de 1385 (document du Trésor des Chartes aux Archives Nationales) le sens défoncer (en parlant d'un tonneau) (Gdf 8, 12a).

   En lisant TL (1, 40-42), par contre, et c'est peut-être le résultat du choix limité (et limitatif) de textes, majoritairement sinon exclusivement  p402 littéraires, on croirait avoir affaire à un verbe presque uniquement transitif, un seul sens intransitif stürzen, fallen s'introduisant vers la fin de l'article (TL 1, 42). Pour ce qui est de l'emploi juridique, on notera cependant une citation glosée par abschaffen (TL 1, 41) où le sens pourrait très bien être plutôt abolir, cela avec un sens technique: les custumes del regne vols abatre et oster, SThom 5170 (DEAF: SThomGuernh).

   Comme on s'y attendrait, le DMF présente un tableau plus vaste et plus intéressant. 5 .

   Le FEW – il ne faut pas l'oublier – est un grand dictionnaire de l'afr. aussi bien qu'un grand dictionnaire étymologique 6 .

   Un constat qui vaut pour tous les dictionnaires du français: par rapport aux dictionnaires qui sont nos concurrents [!] l'anglo-normand paraît offrir une gamme sémantique plus étendue. C'est une des raisons (il y en a d'autres bien sûr) pour lesquelles nous pensons que l'intérêt de la refonte de l'AND, et donc de la publication de l'AND2, est évident.  p403 Surtout, on reconnaîtra une amplification importante de la base documentaire – en cela, les premiers volumes de la révision dépasseront bien sûr les derniers fascicules de la première édition, elle-même reconnue pour la quantité et la qualité de ses sources. L'AND1 a toujours su exploiter des textes assez peu connus voire ignorés de la lexicographie française. Cet atout considérable de la première édition n'en sera qu'accentué par la seconde, et servira bien entendu aux autres dictionnaires de l'ancien français. Aucun dictionnaire n'existe dans le vide. Une tradition séculaire qui veut que l'anglo-normand soit (ou: ne soit qu') un dialecte insulaire et isolé de l'afr., coupé (comme on l'a prétendu même récemment) de ses racines métropolitaines ( D'Or 1994: 65), ne devrait pas dérouter le lecteur. (C'est une vieille idée reçue mais qui – en dépit de plusieurs interventions ( Trotter 1997, surtout Möhren 1997, 2000) – semble avoir la vie tenace). L'AND1 est depuis longtemps un réservoir important qui alimente les grands courants de la lexicographie française, que ce soit le DEAF, le FEW ou (et ce sera pour l'avenir) le DMF. On constatera à la lecture de ces ouvrages que l'AND1 a été mis à profit, que les rédacteurs ont été consultés (ils sont contents de l'être: on aime bien rendre service), ce qui ne saurait être qu'utile car évidemment, une collaboration plus étroite est fort souhaitable dans un domaine (la lexicographie de l'afr. et du mfr.) où le travail ne manque pas et surtout où les sources (imprimées aussi bien qu'inédites) semblent inépuisables, même après plus d'un siècle de labeur. Mais il y a une autre dimension de l'anglo-normand, et il s'agit de ce qu'on a appelé à juste titre multilingual lexicography ( Möhren 2000). L'anglo-normand est une forme du français (un français régional du Moyen Âge peut-être?) mais il est en même temps une des principales langues d'une Angleterre (voire même d'une Grande-Bretagne) médiévale qui était plurilingue ( Trotter 2000). Les recherches actuelles sur les documents plurilingues de la Grande-Bretagne médiévale ( Wright 1996, 2000), qu'elles abordent ce sujet justement pluridisciplinaire du point de vue de l'anglais, du français ou du latin britannique, ont souligné un fait élémentaire mais problématique: la distinction entre les langues de l'Angleterre médiévale (au niveau lexical, s'entend) ne se fait, surtout dans la période tardive (soit à partir de 1350 environ) que difficilement – et nous dirions même, artificiellement ( Möhren 1981, 2000; Rothwell 2000b). Pour comprendre la réalité linguistique de l'Angleterre au Moyen Âge, ou/et pour comprendre (mais vraiment comprendre) chacune de ses langues, il faut une approche plurilingue. Le trilinguisme lexicographique est une nécessité, non pas un luxe ( Trotter 1996, 1998a; Möhren 2000). (L'étude de la Gascogne médiévale l'a reconnu: d'où le DAG trilingue.) Dans le  p404 DMLBS, par exemple, sous abatare (1, 2a), on signale une étymologie OF, c'est-à-dire, afr., avec deux citations: l'une de 1513, avec le sens de to abate, annul, l'autre un peu plus tardive (1539), avec le sens de to abate, enter unlawfully on a freehold, avec renvoi à l'afr. enbatre. Or en fait en anglo-normand, on le sait, les préfixes sont instables et le renvoi n'est pas nécessaire. D'ailleurs il est intéressant de noter que le DMLBS affiche un abatare (première conjugaison) qui à priori n'est pas du tout un abbattuere qui lui aurait fourni un abatre (troisième conjugaison). On se demande s'il ne s'agit pas ici d'un phénomène bien attesté en anglo-normand (et en français populaire), soit la quasi-généralisation de cette première conjugaison, et cela aux dépens des autres conjugaisons dont la morphologie est souvent plus compliquée. Voir abatre l'AND2, v.a. sens 7, et v.refl. sens 1, avec dans les deux cas des citations plus anciennes que celles du DMLBS.

   Comme on s'y attendrait, la chronologie de l'anglais est également en retard par rapport à l'anglo-normand. C'est normal, bien que le contraire puisse se produire, soit des textes anglais qui témoignent de l'existence insoupçonnée puisque non documentée de mots anglo-normands à des dates anciennes ( Trotter 2000b). Le MED (premier fascicule, qui remonte aux années 50), propose (MED 1, 7b) l'étymologie classique (afr.) sans songer à l'anglo-normand et offre un tableau qui correspond approximativement à l'anglo-normand: emplois intransitifs, sens transitifs juridiques (Abolish (a law); quash or dismiss (a suit at law) à partir de 1325, voire de c1300, MED 1, 8a); emploi pronominal (sens juridique encore) to intrude or enter (upon someone's property) depuis 1436, avec renvoi en partie superflu (cf. DMLBS) à [OF se enbatre or abatre]. Or, nous l'avons déjà constaté, d'abord ce sens assez précis n'existe pas (apparemment) en O[ld] F[rench], à moins que celui-ci n'englobe l'anglo-normand, ensuite, inutile d'invoquer enbatre car abatre était courant en anglo-normand avec cette acception.

   Cette présentation d'un seul article de l'AND2 vise seulement à signaler l'importance de ce qui se fait, et ce que pourrait être l'apport de l'AND2 – pour la lexicographie française surtout, mais également pour la lexicographie du latin médiéval et du moyen anglais ( Weiner 2000; Trotter 2000b), ce qui ressort clairement de toutes sortes de document y compris les gloses bi- ou trilingues qui ont visiblement joué un rôle si important ( Rothwell 1993a, 1994, à paraître; Kristol 2000). L'anglo-normand est en cela un pont entre le français d'une part (peu importe que ce soit le français de France, ou l'anglo-français) et le latin britannique et  p405 le moyen anglais d'autre part – sans parler des langues celtiques insulaires dont les rapports intimes mais problématiques avec le français sont loin d'avoir été démêlés ( Trotter 1994, Bliss 1993, Hickey 1997, Risk 1968-71, 1974-75).

   Où en est la refonte de l'AND? Nous y travaillons depuis 1989. La répartition du travail s'est effectuée à la médiévale, selon le système décrit par Nicole Bozon: Pur ceo vodereie qe chescun feseit com fierent jadis les freres qe compilerent [les] concordaunces. Chescun prist gard a la lettre qe a lui fist mandee. Cil qe aveit A ne avoit qe fere de B, e cil qi out gard de B, rien se entirmettout de C; et si qe chescun lettre del abicee a divers estoit liveree, et chescun se prist a sa lettre, e nul ne vousist de autri fet se entremetter ... (NicBozMorS 160), à cette différence cependant que nous nous sommes entremis de ce que faisaient les autres. M. Rothwell s'est occupé de B, C, D; M. Stewart Gregory de E; l'auteur de ces lignes de A. Tout le monde a participé à la révision (une fois les articles rédigés) et nous faisons de notre mieux pour que le tout soit un tout et non pas un ensemble d'éléments divergents. Plusieurs lettres sont prêtes ou presque: A, B, C, D surtout; E le sera bientôt. Nous envisageons deux formes de publication: premièrement, la forme traditionnelle, sur papier; mais deuxièmement (mais sans doute disponible avant le texte imprimé) sur internet, à l'adresse suivante: http://www.anglo-norman.net/ Nous mettrons ainsi en ligne à la disposition des chercheurs une base de données, consultable par l'intermédiaire d'un moteur de recherche, les articles de la deuxième édition (de A à E), ensuite, si le financement le permet, la première édition et (dans la mesure du possible) les bases de données qui ont alimenté la deuxième édition de l'AND. À partir de E, c'est sur le web que s'avancera l'AND2 – avec l'aide, souhaitons-le, de chercheurs intéressés mais désintéressés qui auront la possibilité d'envoyer des commentaires, des corrections, des additions.

   

   David Trotter (Aberystwyth)

   

Références bibliographiques

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Notes

1. Tel père, tel fils… spécialiste de la poésie moderne, Andrew Rothwell est néanmoins devenu un pilier de l'AND, sans lequel la réédition aurait été inconcevable. [back]
2. Nous avons tendance à croire que l'étiquette (pour ce qui est de la forme, c.-à.-d. morphologie/orthographe) est illusoire. D'une part, et surtout pendant la période tardive, il est très difficile de prétendre qu'il existe une spécificité formelle anglo-normande (par ex.: fausse opposition ch- ~ k- ~); d'autre part, et tout au long de l'histoire de l'anglo-normand (et de l'afr. en général), il faut se rappeler que très souvent, les distinctions qui sont à la base de nos manuels (par ex.: contre ~ cuntre) ne sont que le résultat de décisions (arbitraires? osons le dire) de la part des éditeurs, les mots se présentant très souvent dans les manuscrits sous forme abrégée. Voir la discussion très intéressante dans Kristol (2000: 49-52) et Wright (2000) [back]
3. Dans la liste cumulative parue dans le dernier fascicule de l'AND1 (1992), il y a une indication du moment où un texte (non signalé dans le premier fascicule en 1977) a été admis. Bien sûr, ce sont les premiers fascicules où les additions bibliographiques auront le plus grand impact. [back]
4. A-N Med = A-N Med Hunt 1994/1997 (voir Références bibliographiques en fin d'article); Durham2 = Durham Durham Account Rolls, éd. Canon Fowler, Surtees Society vols. 99 (1898), 100 (1898), 103 (1901); pour Goldsmiths' Min Bk, Mch Tayl Accs voir Jefferson & Rothwell 1997, Jefferson 2000; TLL = TLL Hunt 1991. [back]
5. Nous citons ici non le DMF publié (il ne l'est pas, hélas) mais un volume de pré-publication que nous a envoyé M. Martin, et qui montre déjà le réel intérêt d'un ouvrage qui comblera une des grandes lacunes de la lexicographie du français. La très grande majorité des sens sont concrets et transitifs. A signaler cependant un sens (insolite mais révélateur?) de précipiter sous C.1.f, fin 15e (24a), ainsi que l'emploi quasi-juridique sous D.2 (25a) d'abattre la coutume de, dans Bersuire (1354-59), expression mal traduite (nous semble-t-il) par rompre l'habitude de (voir nos commentaires sur Gdf et TL). Il s'agit plutôt d'abolir les coutumes suivies par le sénat, les remplaçant par d'autres, comme l'indique le contexte. (Dans le DMF lui-même, D.3.b, est attesté le sens connu d'abolir (25b), dans un contexte très proche et à une date (1380) un peu mais très peu postérieure.) On remarquera aussi que le DMF cite Rothwell (1993b: 38) avec la même citation qui clôt l'article de l'AND2 qui est reproduit ci-dessus [back]
6. C'est pourquoi il est curieux de ne pas le retrouver par exemple – et pour prendre le cas le plus flagrant – parmi les usuels de la Salle des Manuscrits de la Bibliothèque Nationale de France. abbattuere a déjà bénéficié de la refonte (24, 16b-23a). Malgré une référence aux emplois en afr. et mfr. rendre nul (un mariage, une loi, etc.) (FEW 24, 17a) ainsi qu'à l'adjectif anglo-normand abatable qu'on peut annuler (lois, etc.) ou qui peut être privé d'une dignité (d'une personne) parmi les formes dérivées (FEW 24, 19b; l'adj. manque ds Gdf 8), rien dans ce traitement remarquable ne laisse soupçonner la richesse et la variété des sens juridiques qu'a assumés le verbe abatre en anglo-normand [back]

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